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Femmes cuisinières : Où sont les femmes en cuisine?

N’as-tu pas l’impression que les femmes cuisinent plus que les hommes? Dans ma famille, ma mère a toujours été la cuisinière de la maison. Encore aujourd’hui, elle planifie les repas, s’occupe de l’approvisionnement et prépare les plats. Ma famille ne fait pas exception à la règle, car « la préparation du repas familial demeure encore aujourd’hui une tâche typiquement féminine. »(P. Marie, p. 99.) affirme Patricia Marie, docteure en sociologie de l’Université de Bourgogne.

Logiquement, on pourrait s’attendre à ce que la cuisine professionnelle soit remplie de femme, à l’image de la cuisine domestique. Il n’en est rien, bien au contraire, la cuisine commerciale est secteur majoritairement masculin. Par exemple, « dans l’édition 2006 du guide Michelin, on peut estimer que les femmes ne représentent que 2% des chefs distingués, soit dix femmes pour plus de cinq cents hommes. »(P. Marie, p. 172-173). Ce n’est pas le propre des grandes tables, parce qu’on retrouve une grande disparité également dans les établissements de plus petite envergure.

En me basant sur ma lecture de l’oeuvre de Patricia Marie, Hommes et femmes dans l’apprentissage et la transmission de « l’art culinaire », je t’explique pourquoi encore aujourd’hui les femmes sont si peu présentes en cuisine

 

La place des femmes c’est le foyer

Il existe dans toutes les populations du monde, une division du travail sexuée que ce soit dans les familles comme dans la société. Le travail de la femme a longtemps été restreint à la sphère privée. Pourquoi? Parce que l’on considérait (et on peut conjuguer ça au présent encore, malheureusement) que les femmes, ayant les compétences biologiques nécessaires, devaient se dévouer corps et âme à la famille. Un travail à l’extérieur de la maison nuirait à l’accomplissement de cette tâche « naturelle ».   «« L’activité culinaire n’échappe donc pas à cette forme de division du travail dérivant des rapports sociaux de sexe : « aux femmes, la cuisine ménagère et domestique ; aux hommes, “l’art culinaire” et la cuisine commerciale. »(P. Marie, p. 24.).

Les femmes n’ont pas assez de talent

Aux hommes la création, aux femmes la procréation! Pendant longtemps, on a pensé que les femmes étaient dépourvues du génie créateur permettant de faire un métier artistique. Au XIXe siècle, bien qu’il y avait quelques exceptions, « pour la grande majorité des cuisiniers, que les femmes aillent au-delà [de la cuisine ménagère] et visent ce que Philéas Gilbert appelle la « cuisine transcendante », c’est-à-dire la cuisine des chefs, n’est pas envisageable, pour la simple raison qu’il leur semble «impossible qu’une femme, eut-elle reçu les meilleures leçons, puisse atteindre la perfection ». »  (P. Marie, p. 197.)

Aujourd’hui, il semble évident que les femmes et les hommes sont égaux en compétences professionnelles et en talent. Mais « les femmes ne s’entendent-elles pas encore dire que leur cuisine est moins “technique”, mais plus “sensible”, que celle des hommes? » (P. Marie, p. 198)(Il me semble avoir entendu ça dans Chef’s table, pas toi?) Est-ce que juste en goûtant un plat, tu pourrais savoir s’il a été préparé par une femme ou un homme? « la cuisine a-t-elle un « genre » ? Autrement dit, y a-t-il une « cuisine féminine » propre aux femmes et une « cuisine masculine » propre aux hommes ? »(P. Marie, p. 199.). Je ne crois pas. 

 

Les femmes font concurrence aux hommes

Au XIX siècle, les regroupements de cuisiniers voient l’arrivée des femmes en cuisine comme un obstacle. « On observe ainsi la mise à l’écart volontaire des femmes pour réduire la concurrence sur le marché du travail, et la prégnance de représentations relatives aux compétences « naturelles » des hommes et des femmes. »(O. Wathelet). Cette exclusion était légitimitée par tous les arguments cités plus haut. Cela explique aussi pourquoi les écoles de cuisine n’acceptaient pas les femmes. 

Les femmes sont incompétentes

Déjà, l’exclusion historique des femmes dans  « l’utilisation des instruments qui fondent la reconnaissance de certains métiers et, par voie de conséquence, de ces métiers . » peut expliquer la tendance des femmes à s’auto-exclure de certaines pratiques technique. Patricia Marie va jusqu’à affirmer, en citant Judy Wajcman, : « le manque de compétence technique des femmes devenant réellement « partie intégrante de l’identité […] féminine, en même temps qu’il est un stéréotype de genre». »(P. Marie, p. 54.).

Côté cours, il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour qu’une première formation de cuisine publique et gratuite ouvre ses portes aux femmes, à Rouen. Côté apprentissage de terrain, certains chefs sont encore réticents à prendre une femme comme stagiaire. Patricia Marie soutient que « si la pénibilité du travail devant les fourneaux existe bien réellement, les nouveaux matériels de cuisine la réduisent considérablement. » (P. Marie, p. 178.) Malgré cela, les femmes seraient encore, aux yeux de certains, trop fragiles et émotives pour ce travail stressant et difficile physiquement.

Je te laisse sur une citation, tellement juste, du père de la cuisine moléculaire : 

 

« Malgré la transition féministe (hélas, pas terminée) qui a utilement bouleversé quelques pays industrialisés (hélas, beaucoup d’endroits du monde restent à transformer), traditions et cultures demeurent en France connotées méliorativement alors qu’il y aurait beaucoup à dire de la valeur de ces artefacts humains qui font la quasi-unanimité, pour qui ne les pense pas mais se contente de les vivre : l’esclavage, qui fut longtemps « traditionnel », était-il vraiment admissible? »

(H. This, p. 8.)


Sources: 

  • Patricia Marie, Hommes et femmes dans l’apprentissage et la transmission de « l’art culinaire », Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2014.
  • Olivier Wathelet compte rendu de lecture : Patricia Marie, Hommes et femmes dans l’apprentissage et la transmission de « l’art culinaire »
  • Préface Hervé THIS, Physico-chimiste INRA, Professeur AgroParisTech, Directeur scientifique de la Fondation Science & Culture Alimentaire (Académie des sciences), Patricia Marie, Hommes et femmes dans l’apprentissage et la transmission de « l’art culinaire », Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2014.

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